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Voici une expo qui n’expose rien ! Et pourtant …

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Cet exercice d'art éphémère d'un nouveau genre proposé par Tino Sehgal restera graver dans ma mémoire pour longtemps. Pas si éphémère que ça tout compte fait.

Cet exercice d’art éphémère d’un nouveau genre proposé par Tino Sehgal restera graver dans ma mémoire pour longtemps. Pas si éphémère que ça tout compte fait.

Et pourtant … je l’ai arpentée pendant plus de trois heures. Il ne s’agit pas d’une exposition en effet ! Aucun accrochage. Rien à admirer. Juste à vivre le plus éphémère des instants que la vie peut offrir à un individu : les rencontres ! C’est là que l’artiste, Tino Sehgal, exerce son art. Il invente des situations de rencontre qu’il propose aux visiteurs. Et par la magie des différentes propositions, ces derniers deviennent eux-mêmes les objets de cet évènement si troublant et si original. Le tout se passait (oui désolée l’évènement est terminé) au Palais de Tokyo à Paris et s’intitulait « carte blanche à Tino Sehgal ».

Vous n’avez peut être pas bien saisi en quoi consiste cette carte blanche? C’est normal. L’idée est franchement originale. Avec un exemple, les choses seront plus claires. Voici donc la situation de rencontre à laquelle j’ai été confrontée à mon arrivée dans cette expo qui n’est est pas une. « Bonjour, je m’appelle Zoé. C’est quoi le progrès? ». La demoiselle qui m’aborde tout sourire avec cette si troublante question n’a pas plus de dix ans. Pas le temps de souffler pour réfléchir à ma réponse, la demoiselle m’invite de la main à marcher à côté d’elle tout en continuant à me questionner. Nous traversons une salle. Première situation de rencontre
D’autres visiteurs sont accompagnés eux aussi. Après quelques mots, Zoé s’efface à l’entrée de la deuxième salle et c’est maintenant une adolescente qui s’approche de moi en souriant elle aussi. Même procédé. Elle me pose gentiment des questions sur les gens qui auraient changé ma vie tout en m’accompagnant pour traverser la salle. Troisième salle, troisième rencontre. C’est maintenant une belle femme d’âge mûr au regard bienveillant qui s’approche. Selon le rituel que je commence à bien connaître, nous déambulons côte à côte pendant une ou deux minutes. Pas plus. Cette fois mon interlocutrice aborde un terrain franchement philosophique. ‘Vaut il mieux vivre sa vie ou penser la vie ? ». Autour de nous, les autres visiteurs accompagnés de leurs « questionneurs » marchent lentement. Une quatrième personne plus âgée encore m’aborde. Ce jeu me plait. J’ai l’impression de discuter avec une amie de longue date. Je suis presque euphorique. Nous parlons. Elle de ses nombreux voyages. Moi, je lui explique l’exercice de la « journée à l’envers » pour stimuler ma mémoire. Et des souvenirs aussi, celui des femmes mahoraises brodant des roses sur des nappes en coton blanc ou encore ma découverte des romans de Nina Berberova. Me demande ce que je fais comme travail. Semble sincèrement heureuse de nos échanges. Elle me laisse son nom et me présente ses travaux de recherche et ses livres en cours de rédaction. Le temps d’une seconde je me dis que nous allons nous revoir pour continuer cette discussion enthousiasmante. Fin de la première situation ! J’entre maintenant dans un nouvel espace. Cette carte blanche à Tino Sehgal » en comprend 6 et occupe 13 000 mètres carrés avec près de 300 « intervenants » recrutés par l’artiste pour se relayer auprès des visiteurs.
Deuxième situation de rencontre
Le deuxième espace ressemble à une agora. Sous sol en béton. Des personnes se saluent, se serrent la main. Ils font société. Un mouvement lent les anime. Une foule se forme. Quelqu’un parle au centre. Envie de se rapprocher pour entendre. Une voix. Je vais voir. Deux femmes se font face. Chorégraphie genre yoga. Plus loin, un bar. Au delà le parcours se prolonge encore. Une salle au plafond décrépit vert et bleu pâle. Une fille de treize ans parle seule. Gestes lents. Voix neutre. Cheveux noirs encadrant un visage ovale. Les yeux baissés vers le sol. Elle est au centre de l’espace. Tout est feutré. Moquette au sol. Comme moi, les autres spectateurs assis par terre n’osent pas faire de bruit. La fille parle avec un enfant, Marcel au fond de la salle. Et une question. Est ce que vous préférez « être trop occupés ou pas assez occupés? ». Son regard se dirige vers un homme assis devant elle qui se sent obligé de lui répondre. Lui préfère le trop d’activité. Puis elle demande à Marcel s’il a déjà vu l’extérieur. Lui oui . Elle non. Elle a toujours été en exposition. Marcel s’approche d’elle, prend sa main et ils quittent ainsi la scène par l’entrée de la salle. Petit moment de flottement. Vont ils revenir? Et nous voila avec un spectacle sans acteurs. On se sourit. On est perdus. Est ce terminé? On se lève. Fin de la deuxième situation de rencontre !
Troisième situation de rencontre
Retour au milieu. La foule donne dans la chorégraphie sonore cette fois. Des cris. Genre balade pour le temps présent. C’est chamanique. Grande tension puis tout s’arrête. Brutalement. Fin d’un cycle sans doute. Je n’ai pas envie de quitter les lieux. Pas encore? Je me sens bien ici. Alors je vise l’entrée d’un couloir. Une dizaine de danseurs souriants nous entrainent dans une salle plus obscure. Nuit noire. A t on confiance? Oui. Danse chamanique. Paroxysme. Tout s’arrête. Puis doucement la chanson « good vibration  » est fredonner puis reprise en groupe par les danseurs. Encore une fois pas envie de quitter le groupe. Retour dans l’agora. La groupe marche en arrière et chante en chœur. Chant liturgique. Chant de Noël. Soudain, ils crient en choeur. Quelques frissons. La transe n’est pas loin. Leurs mots ne sont pas audibles. Puis tout redevient calme. Les autres visiteurs gens se regardent. Des conversations démarrent. Encore envie de rester pour voir ce qui va se passer dans ce groupe. Cela fait deux heures que je suis entrée. Je me sens bien. J’engage la discussion avec deux filles. Elles n’ont pas encore tout vu. On s’étonne. Les « intervenants » quittent l’agora deux par deux. Au fur et à mesure du spectacle.
Quatrième situation de rencontre
Il me reste encore une demi heure avant la fermeture. Direction le sous sol. Là je pénètre dans une salle où plusieurs personnes mains dans le dos égrainent des mots face contre mur à la façon d’une prière. Je note leurs mots « the objectif of this work is To become the object of a discussion. ». Parmi eux, un homme occupe l’entrée de la pièce et se balance de droite à gauche empêchant volontairement les autres visiteurs de quitter la pièce. Timidement, je tente la sortie, et je glisse à l’homme un discret « pardon ». Immédiatement il se met à hurler « I have a coment! I have a coment ! I have a coment ! » Sa voix est effrayante. Les autres visiteurs se tournent vers nous. Je me sens obligée de lever la main en souriant comme pour me dénoncer d’avoir provoqué une aussi vive réaction au sein de ce groupe apparemment si paisible. Les prieurs face contre mur cessent brusquement leur litanie et entament une discussion animée philosophique sur la signification et la symbolique du mot « PARDON » dans notre société.

Fin de la quatrième situation de rencontre, je n’aurai pas le temps de vivre les autres. Mais je sais déjà que cet art éphémère d’un nouveau genre restera graver dans ma mémoire pour longtemps. Pas si éphémère que ça tout compte fait.

Et pour se divertir un peu voici la vidéo d’Arsène, 18 ans intervenant étudiant en 2 ème année de philo : chaque visiteur à quelque chose de beau en lui et tous les jours je suis persuadé que je vais ressortir avec le sourire.

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